Le taux de césarienne au maroc

DR SELLAK Fouad

Gynécologue obstétricien Tanger

Césarienne au Maroc : pourquoi le taux augmente-t-il et comment favoriser un accouchement par voie basse ?

Cet article s'inscrit dans la réflexion développée par le Dr Fouad Sellak dans une tribune publiée dans TelQuel le 13 août 2026.

La hausse du recours à la césarienne est un phénomène mondial auquel le Maroc n’échappe pas . Selon des données de la CNOPS, le taux de césariennes chez ses assurées prises en charge dans le secteur libéral serait passé de 35 % en 2006 à 61 % en 2017.

Si ces chiffres ne peuvent être extrapolés à l’ensemble du secteur privé marocain, ils n’en demeurent pas moins interpellants. Ils soulèvent une question essentielle de santé publique : quels sont les facteurs qui expliquent cette progression spectaculaire du recours à la césarienne au Maroc ?

Pour comprendre cette évolution, il faut regarder l'ensemble du système : le profil des femmes enceintes, l'évolution de la médecine obstétricale, l'augmentation des grossesses à risque, la peur de l'accouchement, les attentes des patientes, le risque médico-légal, les conditions de surveillance du travail, l'organisation des maternités privées et enfin les modalités de financement des soins.

C'est à partir de cette réalité complexe que doit commencer le débat sur la césarienne au Maroc.

Une population obstétricale qui a changé

Le profil des femmes enceintes a évolué, avec des grossesses plus tardives et une augmentation du surpoids et de l’obésité . L’âge maternel et l’obésité exposent à davantage de complications, notamment le diabète gestationnel, l’hypertension et la macrosomie fœtale( gros bébé ) . Ces facteurs peuvent également augmenter les difficultés obstétricales et, par conséquent, le recours à la césarienne.

Une médecine obstétricale qui détecte d’avantage les grossesses à risque

Le suivi de grossesse a considérablement progressé grâce à des outils diagnostiques et de surveillance toujours plus performants. Nous identifions ainsi plus précocement et plus précisément les grossesses à risque , les statistiques ne mentent pas , la mortalité maternelle et périnatale a considérablement diminuée au Maroc .

Dans le privé, la perception du risque n'est pas la même

Il existe également une dimension plus rarement évoquée : la perception du risque par l’obstétricien. En obstétrique, nous accompagnons le couple pendant plusieurs mois, en construisant progressivement une relation fondée sur la confiance. Au moment de l’accouchement, nos décisions engagent une responsabilité médicale et humaine considérable.

Dans le secteur privé, cette responsabilité peut être particulièrement prégnante. Face à une situation à risque, nous devons constamment mettre en balance les bénéfices et les risques de chaque option, avec un objectif prioritaire : garantir la sécurité de la mère et de l’enfant.

Nous n’avons pas le droit à l’erreur

Bien sûr, aucun médecin ne peut garantir une grossesse ou un accouchement sans complication. La médecine n’est pas une science de certitude. Mais lorsqu’un signe clinique ou biologique fait apparaître un risque potentiel pour la mère ou pour le fœtus, le seuil d’intervention peut être plus bas.

Par exemple , Une anomalie du rythme cardiaque fœtal peut conduire à une décision d’extraction plus rapide lorsque l’équipe estime que poursuivre le travail augmente le risque. Cette attitude peut parfois être qualifiée de trop prudente , Mais en obstétrique, attendre quelques heures de trop peut parfois avoir des conséquences irréversibles .Il serait tout aussi irréaliste de prétendre que la perception du risque médico-légal n’a absolument aucun impact sur les décisions obstétricales.

Le système de maternité dans les cliniques privées : un élément souvent oublié

Un autre facteur mérite davantage d’attention : l’organisation concrète d’une maternité privée. Une grossesse ne se résume pas à une consultation médicale. Lorsqu’une femme accouche, il faut pouvoir assurer une surveillance continue, une présence médicale, une surveillance fœtale, une prise en charge anesthésique, une disponibilité du bloc opératoire en cas d’urgence et une présence de personnel qualifié. Or, la prise en charge financière de l’accouchement ne reflète pas toujours la réalité des moyens humains nécessaires pour assurer une surveillance obstétricale optimale. La sécurité obstétricale repose donc sur une organisation humaine et technique, et pas uniquement sur l’acte médical.

La question des assurances et des caisses de prise en charge

C’est ici que la réflexion doit également porter sur le financement des soins. Si l’on souhaite réellement promouvoir un accouchement vaginal sûr et surveillé, il faut accepter qu’il nécessite du temps et du personnel. Une surveillance obstétricale de qualité pendant plusieurs heures voir des jours n’est pas comparable, en termes de ressources humaines, à un acte médical ponctuel. Or, lorsque les systèmes de prise en charge financiers valorisent insuffisamment la surveillance, cela peut créer un déséquilibre dans l’organisation des maternités !

La peur de l’accouchement et césarienne de convenance: un facteur dont on parle encore trop peu

Il existe un facteur plus difficile à quantifier, mais que nous rencontrons régulièrement en consultation : la peur de l’accouchement par voie basse. Cette appréhension peut se construire bien avant la grossesse, nourrie par les récits d’accouchements douloureux, prolongés ou compliqués dans l’entourage.

La césarienne peut alors apparaître comme une solution plus rassurante, car elle donne le sentiment de mieux maîtriser le déroulement de l’accouchement , mais elle reste une intervention chirurgicale avec ses risques maternels et fœtales . À l’inverse, la voie basse peut être perçue comme imprévisible, avec la douleur, la durée du travail ou la crainte d’une déchirure.

Notre rôle d’obstétriciens est donc aussi d’informer, de rassurer et de déconstruire certaines peurs, afin que la décision du mode d’accouchement repose sur une information médicale claire plutôt que sur l’appréhension , c’est l’importance de La préparation à l’accouchement , elle ne devrait pas être considérée comme un simple complément ,mais plutôt une partie intégrante du suivi de grossesse

Le déclenchement du travail : une autre réalité souvent invisible

Il existe un autre élément dont on parle peu lorsque l’on analyse les taux de césarienne : le déclenchement du travail (déclencher un accouchement ) , dans certaines situations médicales, attendre spontanément le début du travail n’est plus la meilleure option , dans ces situations, l’obstétricien peut proposer un déclenchement.

Déclencher une grossesse demande du temps et des moyens . Il peut s'agir de méthodes médicamenteuses ou mécaniques, notamment de dispositifs intravaginaux ou d'un ballonnet permettant de favoriser la maturation du col , mais ces méthodes nécessitent une organisation spécifiques

Certains dispositifs ou médicaments peuvent être difficilement accessibles ou , non pris en charge par les caisses et les contrats d'assurance . Et ce coût n'est pas toujours correctement pris en compte dans la manière dont l'accouchement est financé.

Un déclenchement peut aboutir rapidement à une naissance par voie basse. Mais il peut également nécessiter plusieurs heures, parfois une nuit supplémentaire, voire davantage. Et dans certaines situations, malgré toutes les mesures mises en œuvre, il peut finalement se terminer par une césarienne. C'est une réalité fondamentale de l'obstétrique : déclencher un accouchement ne signifie pas garantir un accouchement naturel

Quel modèle pour réduire les césariennes au Maroc ?

La réflexion sur l’augmentation du taux de césarienne doit dépasser l’opposition entre : médecins trop interventionnistes et patientes qui demandent des césariennes . Le phénomène est beaucoup plus complexe.

Il faudra construire les conditions permettant de faire moins de césariennes sans compromettre la sécurité des mères et des nouveau-nés !

Le modèle idéal serai de proposer une véritable tentative de voie basse par la disponibilité de tous les outils nécessaires , lorsque celle-ci est médicalement possible et suffisamment sûre , tout en disposant immédiatement de tous les moyens nécessaires pour pour réaliser une césarienne lorsque la situation l'impose.

Première condition : mieux préparer les femmes

Deuxième condition : remettre la sage-femme au centre du dispositif en encourageant la formation continue

Troisième condition : Donner aux maternités tous les moyens de réussir une tentative de voie basse et financer correctement les moyens de surveillance

Quatrième condition : mieux analyser les indications de césarienne

Cinquième condition : développer l'audit obstétrical

Sixième condition : accepter l'imprévisibilité de l'obstétrique

Conclusion

En obstétrique , chaque naissance est un événement profondément heureux . Cette responsabilité nous oblige à garder une conviction simple : au bout du compte, la priorité doit toujours rester la santé de la mère et de son bébé.

Si toutes ces conditions sont réunies, davantage de femmes pourront bénéficier d'une voie basse lorsque celle-ci est possible et sûre. Et lorsque la césarienne s'imposera, elle ne devrai pas être vécu comme un échec , mais comme la décision la plus juste pour préserver l'essentiel : une mère et un bébé en bonne santé .

L'enjeu n'est pas de revenir à une obstétrique d'un autre temps , mais de construire une obstétrique moderne, adaptée à notre société, capable de bénéficier des progrès de la médecine en respectant la physiologie et d’intervenir en cas de nécessité